Incendie et déchets ne font pas bon ménage. Pourtant, les feux représentent la majeure partie des accidents liés à leur collecte, traitement et élimination. Il est donc essentiel de traiter ces risques en amont pour une exploitation sereine des ICPE concernées.

Déchets et incendie : des risques élevés

Le secteur du traitement de déchet est celui qui concentre le plus d’accidents et phénomènes dangereux tous secteurs d’activités confondus selon le BARPI. Une large majorité de ces évènements, environ 2/3, sont des incendies.

Extrait du BARPI 2018

Notons que le BARPI n’intègre dans ses statistiques que les accidents ayant fait l’objet d’une déclaration. Si le panorama qui se dessine est tout à fait crédible, les chiffres réels peuvent être bien supérieurs à ceux dont nous disposons.

Le constat est sans appel : la gestion des déchets est particulièrement vulnérable au risque incendie. Pour en minorer la portée, il est essentiel d’en comprendre l’origine.

L’origine du feu : des causes nombreuses

Dans une déchetterie comme pour le traitement ou l’élimination des déchets, les risques de départ de feu sont multiples et souvent mal maîtrisés. Les déchets eux-mêmes peuvent en être la source, tout comme l’activité humaine qui les entoure.

  • L’auto-échauffement des déchets

En présence de déchets fermentescibles particulièrement, un auto-échauffement peut être à l’origine de feux couvants. Les réactions biochimiques à l’œuvre ont été décrites dans un article spécifique que vous pouvez retrouver ici. Ceux-ci vont demander des précautions particulières. Il ne suffit pas de projeter de l’eau à la surface de la pile pour écarter le risque. Celle-ci devra être divisée pour s’assurer qu’aucun foyer ne subsiste après l’intervention des pompiers.

Ce cas de figure se rencontre principalement sur les activités de stockage ou liées aux biodéchets, dans des zones de forte affluence saisonnière. Les flux sont alors parfois difficiles à gérer et impliquent un stockage prolongé. Cette cause d’accident est néanmoins loin d’être la plus courante. L’adoption d’une bonne pratique telle que le FIFO (Fisrt In First Out) consistant à traiter les déchets par ordre d’arrivée est une très bonne solution.

  • La présence de matière inadéquate

Bien souvent, l’accident a lieu en raison de la méconnaissance des règles du site ou d’une mauvaise manipulation. Le feu peut être déclenché suite à l’échauffement d’une matière inflammable, par la mise en contact de deux produits incompatibles générant une réaction exothermique ou plus simplement par un échauffement de batterie. Ces feux se déclarent le plus souvent en surface et peuvent alors être circonscrits par une réaction immédiate du personnel.

  • Les travaux par points chauds [1]

Les travaux de découpe et de soudage produisent des étincelles. Lorsqu’elles entrent en contact avec des produits inflammables, il y a un risque d’incendie. Bien souvent, ce sont des véhicules hors d’usage ou des déchets métalliques, électriques et électroniques enduits de solvants qui sont en cause. Il arrive également qu’un point chaud créé par des opérations de maintenance sur des engins à l’arrêt se réactive avec l’utilisation de la machine (trémie d’alimentation d’un broyeur d’ordures ménagères par exemple)

Exemple d’un feu de batterie contrôlé donnant une idée du risque associé au stock amont d’un centre de tri ou D3E.
  • Défaillance mécanique ou électrique

La défaillance mécanique, comme un mauvais réglage d’un convoyeur, peut être source d’échauffements. Compte tenu de l’environnement foisonnant en matière combustible, type papier, poussière ou encore plastique, l’incendie peut rapidement s’étendre dans l’installation. De même, une défaillance électrique peut produire flammes ou étincelles susceptibles d’occasionner un départ de feu.

  • La malveillance

Lorsque l’accès au site est aisé, on constate régulièrement des actes de malveillance. C’est le cas par exemple en l’absence de surveillance ou lorsque la clôture peut être franchie facilement. L’incendie volontaire se caractérise généralement par plusieurs départs de feu et/ou l’utilisation de produits accélérant.

  • La nature du process

Le process même est à l’origine de nombreux départs de feu. Que ce soit par des presses, un trommel, un crible, un séparateur à courant de Foucault ; différents équipements impliquent par nature un risque de départ de feu. A défaut de les remplacer, il semble donc important de leur associer une détection automatique spécifique.

La détection incendie : pas de solution miracle

Il faut le reconnaître, la création et la maintenance d’un site de gestion des déchets est loin d’être une sinécure. Concentré sur l’activité principale du site et son fonctionnement, la gestion du risque incendie passe rapidement au second plan. La détection incendie peut alors jouer le rôle d’une sentinelle donnant l’alerte. À ce sujet, il apparaît que bien des sinistres auraient pu connaître une fin plus heureuse s’ils avaient été détectés plus tôt. C’est particulièrement le cas des sites de types centre de tri, casses automobiles, incinérateurs et autres ICPE, car il y a peu de surveillance humaine la nuit et les week-ends. Les dispositifs de détection prennent ainsi toute leur ampleur. La difficulté principale réside dans le fait qu’il n’y a pas de solution miracle pour la détection de ces risques.

  • Le très plébiscité détecteur ponctuel de fumée s’avère souvent inopérant. Qu’il s’agisse de collecte, de traitement ou d’élimination, la gestion des déchets implique toujours de grands volumes avec des courants d’air et une production importante de poussière, voire même de fumerolles. Dès lors, le détecteur va se déclencher de façon intempestive ou être insensibilisé, masquant dans les deux cas la véritable alerte.
  • La détection multiponctuelle par aspiration de fumée est efficace mais implique un entretien régulier du site : maintenance du matériel et dépoussiérage du site régulier sont alors nécessaires.
  • La fiabilité se paye au prix de la non précocité de détection. Les détecteurs 3IR ainsi que les sprinklers sont fiables mais la présence de flamme ouverte ou l’accumulation de chaleur peut signifier un feu très développé.
  • Les caméras thermiques peuvent présenter un intérêt en surveillance de point à risque grâce à une identification précoce des points chauds. Leur faiblesse réside dans le fait qu’elles ne couvrent que les surfaces qu’elles voient. Compte tenu de l’encombrement de certain process et de leur coût, cette technologie est donc généralement sous optimal pour la détection généralisée d’ambiance.
  • La solution d’avenir réside probablement dans l’analyse d’image. Des sociétés comme Firevu, Araani ou encore DEF proposent différentes solution capable de distinguer les poussières des fumées et d’identifier des flammes. Elles sont donc plus polyvalentes que des caméras thermiques et surtout, la fumée monte et finit par entrer dans leur champ de vision! Elles nécessitent en revanche un éclairage minimal constant et des contrastes limités. Leur implantation doit donc être particulièrement judicieuse, tant pour leur bon fonctionnement que pour leur maintenance …
Détection par analyse d’image – FireVu

La protection incendie repose encore sur l’humain

Une fois l’alerte donnée, reste encore à éteindre le départ de feu. Or, si aujourd’hui la protection incendie doit faire l’objet d’une attention particulière pour obtenir l’autorisation d’exploiter un site de gestion des déchets, cela n’a pas toujours été le cas. On trouve encore de nombreuses installations ne disposant que de simples extincteurs et RIA. Or, ces moyens de lutte contre l’incendie, qui suffisent la majeure partie du temps, s’avèrent régulièrement, en France, insuffisants. On l’a vu, nombre de feux se déclarent au cœur même de l’entreposage de déchets. Dans ce cas, extincteurs et RIA ne permettent pas d’atteindre le foyer. Par ailleurs, les puissances de feu si l’incendie n’est pas attaqué à sa naissance sont telles que même les pompiers sont impuissants. Il faut donc sans hésiter mettre en place des équipements d’extinction automatique fixes.

Certains sites sont équipés de canons à eau. Si ces dispositifs sont plus puissants, leurs position et dimensionnement doivent être bien réfléchis. Fonctionnant à une pression de plusieurs bars, il met en danger le personnel éventuel intervenant sur le départ de feu. Il sera à ce titre judicieux d’associer leur déclenchement à une alarme permettant à l’opérateur de quitter la zone ainsi qu’une ouverture par défaut non pas en jet bâton mais bien en jet diffusé.

Le jeu consiste parfois à identifier le canon sous la poussière – Photo Ronan NICOLAS

Ils nécessitent par ailleurs une formation régulière du personnel sans laquelle ces derniers rechignent à les utiliser. De notre expérience, ce point est souvent négligé par les exploitants compte tenu des conséquences de déverser plus milliers de litres d’eau à la minute sur le stock… Nous conseillons donc de se tourner vers des systèmes de guidage automatique du canon par caméra thermique : à défaut de bénéficier d’un long retour d’expérience, la protection sera active et ce à tout moment de l’année. Il existe aussi la possibilité d’automatiser le fonctionnement du canon qui va arroser indifféremment une zone prédéterminée. Cette solution peu coûteuse est généralement peu efficace car l’eau ne se concentre pas là où elle est nécessaire. Prenons enfin le temps de déconstruire un mythe. Le fonctionnement du canon ne permet pas de « creuser » dans la masse de déchets pour en attaquer le cœur. L’eau au contraire compresse la matière et s’écoule gravitairement selon un chemin préférentiel (le plus facile !). Le cœur du foyer n’est pas nécessairement sur le chemin. L’intérêt du canon est bien cependant de pouvoir apporter un grand volume d’eau là où elle est utile, tout en humidifiant la zone à proximité directe de l’incendie pour en ralentir la propagation.

Les solutions de protections par déluge nous apparaissent comme de bonnes idées qui vieillissent mal. Si le déclenchement d’une protection sans attendre l’accumulation de chaleur rendant le sprinkler inefficace est séduisant, reste que l’ambiance poussiéreuse tend à boucher les orifices des têtes. Par ailleurs, cette solution est contraignante pour l’exploitation car elle implique de ne pas faire évoluer ses stocks. Elle reste néanmoins pertinente quand de grandes hauteurs sous plafond rendraient inefficace ou trop consommateur d’eau un sprinkler classique.

Exemple d’une protection par déluge à l’efficacité douteuse – Photo Ronan NICOLAS

Les solutions de protections par sprinkler sont fiables mais tardives. Fonctionnant par accumulation de chaleur, elles nécessitent donc un départ de feu d’autant plus important que les volumes à réchauffer sont hauts. La solution consiste à augmenter la taille des gouttes (pour qu’elles puissent traverser la fumée chaude sans s’évaporer) et le débit global. Cette solution est certainement la plus fiable. A noter que pour prendre en compte le risque de gel, le réseau devra être mise en pression sous air.

D’autres solutions comme la mousse à air compressé, rare en France, sont plus couramment utilisées chez nos voisins allemands. Cette technologie nous apparait pertinente dans de nombreuses configurations, notamment en extérieur grâce à sa version mobile. Elle permet de mettre « sous cloche » le feu et les fumées et de préparer l’intervention.

Pour éteindre un feu de déchet, le plus efficace est d’isoler la matière en feu et de l’étaler pour ensuite seulement la refroidir avec de l’eau.

Cette stratégie d’étalement est tellement efficace que nous pensons qu’elle contribue aux doutes de nombreux professionnels du domaine concernant les solutions de détection et protection incendies traditionnelles. Cependant, il est important de ne pas négliger le rôle de l’eau. A noter que l’utilisation de caméra thermique de poing permet alors de s’assurer qu’il n’y a plus de point chaud. Ce dernier équipement, compte tenu de son coût limité et de sa polyvalence, devrait être un équipement de base sur tout site industriel. Il permet par exemple la vérification de l’absence de point chaud résiduel après un permis feu.

Exemple de départ de feu traité de façon « traditionnelle » : l’attaque par l’eau est secondaire

La nécessité de compartimenter

Une bonne conception dès l’origine est essentielle pour limiter les conséquences d’un incendie.

La conception du site elle-même est logiquement pensée pour faciliter le flux des déchets. Si le raisonnement est séduisant pour faciliter le travail, il a également pour effet de favoriser la propagation des flammes. Il est donc important de prévoir des murs coupe-feu, des déluges sur les convoyeurs de liaisons et des clapets coupe-feu sur les gaines de ventilation.

La structure des bâtiments dans le domaine du retraitement de déchets est souvent métallique. Elle est donc particulièrement soumise aux phénomènes de dilatation thermique et sa toiture offre généralement une résistance au feu de 15 min.

La conception de ces murs séparatifs coupe-feu devra prendre en compte le risque ruine en protégeant les éléments structurels par des encoffrement coupe-feu, un flocage ou des peintures intumescentes. Il serait dommage qu’un mur coupe-feu 2h s’effondre au bout de 15 min, entrainé par la ruine de la toiture.

Mécanisme de ruine des murs séparatifs coupe-feu – CTICM [3]

Ce délai de 15 min avant le risque de ruine de la toiture est bien inferieur au temps nécessaire aux services de secours pour arriver sur les lieux et déployer leurs moyens d’attaque. Il sera donc proscrit de pénétrer dans la zone de feu du fait du risque d’effondrement, limitant les possibilités à une attaque par l’extérieur. Par ailleurs compte tenu des puissances de ces feux de grands volumes, la stratégie retenue sera probablement de faire « la part du feu » et de se limiter à refroidir les murs coupe-feu pour lutter contre la propagation. Il est donc fondamental que ces murs existent.

Les conséquences de l’incendie : des dégâts à tous les étages

Si, d’après le BARPI1, les conséquences des accidents très fréquents ne sont proportionnellement pas les plus lourdes, le nombre de sinistres amène une véritable réflexion sur la profession.

Les conséquences les plus courantes sont d’ordre économique : dommages matériels et perte d’exploitation surviennent dans environ 50% des sinistres. La continuité du service devant être assurée, l’exploitant devra trouver une solution. C’est souvent auprès des autres sites de la région que sera détourné le flux de déchets.

De plus, la fréquence des incidents est telle que de moins en moins d’assureurs acceptent de couvrir l’activité. Ceux qui le font encore ont tendance à imposer des mesures de prévention drastiques pour améliorer ces statistiques désastreuses, mais aussi des primes d’assurance élevées.

Dans ce contexte, la protection incendie reprend toute sa place au sein du secteur. L’investissement initial sera facilement rentabilisé, même de façon invisible. En effet, un incendie évité est difficile à intégrer au bilan comptable. Pourtant le bénéfice est bien réel.

En deuxième position, viennent les conséquences environnementales. Dans 40% des sinistres étudiés par le BARPI, ces atteintes se sont manifestées par une pollution atmosphérique, une pollution des eaux superficielles ou souterraines, une contamination des sols ou une atteinte de la faune ou flore sauvage.

Cette dimension, parfois négligée du secteur industriel, peut être lourde de conséquences : dépollution coûteuse, condamnation possible en cas de manquements aux obligations de l’exploitant et couverture médiatique néfaste à l’image de de l’exploitant mis en cause. Il serait donc dommage de ne pas prendre toute la mesure des dommages encourus.

Viennent ensuite les conséquences sociales multiples : l’interruption de l’activité entraîne du chômage partiel. La protection de la population environnante peut impliquer des privations d’eau potable, d’électricité ou de gaz, ainsi qu’un confinement ou une évacuation, mais aussi des périmètres de sécurité autour de l’installation avec interdiction de circuler.

Environ 20% des sinistres sont concernés. À ceux-là, on peut ajouter les 15% d’atteintes humaines directes. Fort heureusement, il s’agit d’un secteur dans lequel on compte peu de décès (environ 1%). Cependant, les victimes directes et indirectes de ces accidents restent trop nombreuses face à une accidentologie évitable.

Plus difficiles à mesurer, les conséquences politiques d’un incendie peuvent aussi être dévastatrices. Cible privilégiée de la philosophie not in my backyard, le traitement des déchets est fragilisé par la médiatisation de ces évènements. La pression politique, accrue par un accident, peut alors amener à la fermeture du site.

Nous espérons que cet article vous a convaincu de la nécessité de mener une réflexion globale sur les sites de retraitement de déchets pour réduire notablement le risque incendie.


Les auteurs :

Cet article est le fruit d’une collaboration entre Ronan NICOLAS qui a fait part de son expérience dans ce sujet et Cécile LANGLAIS qui a fait preuve de ses talents rédactionnels.

Ronan NICOLAS est le fondateur d’ATOSSA, bureau d’études en sécurité incendie industrielle. Il est aussi pompier volontaire dans le magnifique département du Morbihan.

Ronan NICOLAS
Ronan NICOLAS

[1] Panorama de l’accidentologie des installations de gestion des déchets – BARPI – Octobre 2016

[2] Inventaire des accidents technologiques survenus en 2018 – BARPI – 2019

[3] Guide de vérification du comportement au feu des bâtiments à simple rez-de-chaussée en charpente métallique – CTICM – 2017